Hippone, Bône, Bouna, Annaba, la filiation toponymique apparaît évidente, même si pour certains le nom d’Annaba aurait pour origine le terme arabe signifiant « jujubier ». La filiation urbaine sur ce site, à travers deux millénaires, n’est pas moins évidente.
Deux éléments conjoints sont à l’origine de la fortune de cette ville. L’un est constitué par une grande baie en faucille, protégée par le promontoire du Cap de Garde ; la baie sableuse et basse permettait l’implantation des ports d’autrefois en eau peu profonde, le promontoire assurait une protection naturelle contre la houle et les vents du nord-ouest.
Hippone : la colline saint Augustin. Photo G. Camps.
Mur en grand appareil repris dans la construction des villas du front de mer. Photo G. Camps.
Site de port remarquable que les besoins de la navigation moderne aux forts tirants d’eau ont perpétué en creusant des bassins et en projetant le port dans la mer par la construction de jetées.
4Le second élément est constitué par la plaine qui s’ouvre au pied du massif de l’Edough, immédiatement derrière le cordon littoral. Elle a assuré tout à la fois le terrain d’assiette de la ville, et son hinterland agricole aux époques coloniales et actuelles.
5Annaba partage le privilège de ce type de site avec la plupart des autres villes portuaires du pays (Oran, Arzew, Alger, Bejaia, Collo, Skikda) ; mais seule Béjaia comporte une aussi bonne protection naturelle, seule Alger dispose d’une aussi belle plaine agricole ; seule Annaba porte à la perfection ces deux conditions à la fois.
6Elle est par contre handicapée par sa position au sein du territoire algérien : position excentrique à l’extrême est du pays, à moins de 50 km de la frontière algéro-tunisienne. Le rayonnement d’Annaba s’est toujours heurté à cet obstacle.
7Des origines d’Hippone, nous ne savons rien. La plaine de la basse Seybouse et les collines qui la bordent ont toujours été très fertiles. Les Numides qui ont laissé un grand nombre d’inscriptions libyques, dont certaines datent de l’époque romaine, ont dû assez tôt entrer en relation avec les commerçants orientaux qui établirent un comptoir dont il ne reste aucune trace, sauf, peut-être, des statues en faïence d’origine égyptienne. Le document datable le plus ancien qui ait été trouvé jusqu’à ce jour sur le site d’Hippone est un tesson attique du ve siècle av. J.-C. (J.P. Morel, 1962). Le nom d’Hippo qui fut porté durant l’Antiquité par deux cités littorales : Bizerte (Hippo Diarrhytus) et Bône (Hippo regius), est vraisemblablement d’origine phénicienne et doit s’appliquer à un accident topographique. Le
Hippone : mur à bossage. Photo G. Camps.
Le rapprochement avec le nom grec du cheval est tout à fait fortuit bien qu'il ait alimenté des étymologies fantaisistes.
9La mention la plus ancienne de l'un des deux Hippo figure dans le Périple du Pseudo-Scylax sous la forme Hippou Accra qui semble s'appliquer à Bizerte, mais Diodore de Sicile (XX, 57, 6) mentionne deux Hippou Accra. La première fut prise par Agathocle, l'autre par son lieutenant Eumaque. L'Hippou Accra d'Agathocle qui est entourée par un lac ne peut être que Bizerte, l'autre, comme le dit S. Gsell, est dès lors vraisemblablement Annaba, à moins qu'il ait existé une troisième Hippou qui aurait été occupée par Eumaque, ce qui paraît peu acceptable.
10En fait, l'histoire d'Annaba ne commence, comme pour la plus grande partie de l'Afrique, que pendant la Seconde Guerre punique. Un fait est sûr, la ville faisait alors partie du domaine de Carthage ou de celui de Syphax, qui s'était emparé du royaume massyle. Hippo devint une ville « royale » de l'État numide créé par Massinissa, on ne sait quand exactement elle entra en sa possession.
11Quelle est la signification de l'épithète accolé désormais au nom de la cité ? D'autres cités du royaume portent le même qualificatif : Bulla regia, Thimida regia, Zama regia. On a supposé que ces villes devaient leur nom au fait qu'elles étaient des résidences royales, sorte de capitales secondaires dans lesquelles les rois avaient des trésors et des palais. Or ni Cirta, ni Siga, ni plus tard Iol-Caesarea qui furent des capitales où résidèrent effectivement les souverains ne reçurent jamais le qualificatif de regia. En revanche, Thimida regia ne possédait même pas une résidence royale puisque Hiempssal dut habiter une maison appartenant à un particulier(B.I., XII, 3). Il faut noter que regia n'est pas, dans ces cas, un substantif mis en apposition au nom de la ville, mais bien un adjectif qui s'accorde, ainsi à Zama regia s'oppose Hippo regius. Cette remarque permet de rejeter le sens de « Résidence royale » qui est celui du substantif « regia ». Il n'est pas impossible que ces villes « royales » aient chacune fait partie d'un domaine royal et qu'elles aient appartenu en toute propriété au roi qui y résidait, le cas échéant. Le même qualificatif s'applique à de menues bourgades : Aquae regiae, en Byzacène, Regiae en Maurétanie césarienne occidentale.
12L'Hippone numide n'est guère mieux connue que l'Hippone punique. Cependant les fouilles, en particulier celles de E. Marec, ont mis au jour d'importantes murailles en appareil cyclopéen ou en gros appareil en pierres à bossages sur lesquelles vinrent prendre appui des constructions d'époque romaine, en particulier les somptueuses villas du bord de mer. Longtemps, ces murs cyclopéens ou en grand appareil furent attribués aux architectes phéniciens, ils furent considérés par les uns comme les restes des quais de l'emporium punique, par d'autres comme des remparts. Ils sont en fait des murs de soutènement le long du front de mer pour protéger la plaine basse de la Seybouse et le site de la ville des tempêtes et des affouillements. Ce front de mer fut avancé à plusieurs reprises. Les sondages judicieux de J.-P. Morel ont permis de dater avec assez de précision, grâce à la céramique, le mur oriental de la première moitié du iiesiècle av. J.-c, le mur occidental et la muraille en grand appareil proche des Thermes nord seraient du milieu du ier siècle av. J.-C, le mur occidental serait plus récent encore, il daterait de l'époque augustéenne. Toutefois une bonne partie des blocs à bossage utilisés dans ces constructions semble bien être des remplois provenant de grands bâtiments de l'époque numide. Un chapiteau ionique archaïque doit être compté parmi les vestiges de la ville numide. Hippone numide était en relation étroite avec la Campanie ; la quasi-totalité de la céramique importée étudiée par J.-P. Morel est postérieure au iiie siècle av. J.-C. et appartient à la Campanienne A d'origine napolitaine.
13Lors des guerres civiles entre Pompéiens et Césariens, l'importance d'Hippone apparaît lors du dernier acte : l'Imperator Metellus Scipio, chef du parti pompéien, surpris dans la rade par la flotte de Sittius alors qu'il s'apprêtait à gagner l'Espagne, se donna la mort, suivant ainsi le sort de ses alliés Caton d'Utique et Juba Ier.
14Hippone devint l'une des grandes villes de la province d'Africa nova créée par César. Un trophée en bronze, pièce exceptionnelle, fut élevé sur le forum de la ville, sans doute pour rappeler la victoire sur les Pompéiens et les Numides. Les ruines d'Hippone eurent la chance de ne pas être recouvertes par les villes médiévale et moderne qui furent établies plus au nord. Entre les lieux-dits Bounah (ou colline saint Augustin occupée aujourd'hui par la basilique moderne) et Gharf el Artran couronné par le Musée, les fouilles de E. Marec ont mis au jour plusieurs quartiers : celui du Forum au centre, voisin du Théâtre adossé à la colline saint Augustin, les grands thermes dans le secteur nord, bâtis sous Septime Sévère, le quartier chrétien autour de la basilique qui fut celle de saint Augustin, le quartier du front de mer avec ses riches villas. De ces villas furent extraites des mosaïques de grand intérêt, telles celles dite de la chasse (en réalité la capture d'animaux sauvages destinés aux Venationes : panthères, onagres, autruches, voir notice « africane »), ou celle de la pêche, du labyrinthe, des neuf Muses, de l'Apollon Melqart, du triomphe d'Amphitrite...
15Le forum d'Hippone est le plus grand qui ait été découvert en Afrique du Nord. La place mesure 76 m sur 43 m ; de magnifiques portiques l'encadraient. Du forum et des grands thermes furent retirées des statues de bonne qualité : Vespasien, Aphrodite, Dionysos, Hercule.
16Sous le règne d'Hadrien fut achevé un aqueduc qui aboutissait à des citernes encore en usage de nos jours. Il faut dire que l'Hippone romaine était devenue une riche cité, l'un des principaux ports pour l'exportation du blé numide. Hippone était le siège de l'un des légats du Proconsul d'Afrique et de plusieurs bureaux de l'administration impériale, en particulier celui du procurateur de l'Annone* et des domaines impériaux. Érigée en municipe par Auguste, la ville devint colonie sous les Antonins.
17L'importance d'Hippone se juge aussi au nombre de routes qui desservaient l'agglomération. On en dénombre huit, deux littorales et six autres qui allaient à Cirta, à Tipasa de Numidie et Theveste, à Thagaste, à Simithu, à Tacatua par le lac Fetzara, à Rusicade en passant au sud du même lac.
18Le nom d'Hippone est inséparable de celui du plus célèbre de ses évêques, saint Augustin*. Grand port fréquenté par des Orientaux, Hippone fut, comme Carthage, précocement évangélisée. En janvier 259, l'évêque Theogènes fut mis à mort en même temps que trente-six autres martyrs durant la persécution de Valérien. Leontius, un de ses successeurs, connut également le martyre sous Dioclétien, en 303 ; l'année suivante ce fut le tour de Fidentius et de dix-neuf de ses fidèles. Une memoria élevée en l'honneur de ces vingt martyrs est mentionnée par saint Augustin. Le schisme donatiste*, apparu en 312, faillit triompher à Hippone — on sait la longue lutte qu'Augustin, devenu évêque, mena contre les donatistes. La ville possédait alors de nombreux sanctuaires chrétiens, les catholiques possédaient la basi-lica Pacis (ou major), la basilica Leontiana, celle des Huit Martyrs, la Memoria de saint Théogènes et celle des Vingt Martyrs. Les donatistes avaient leur propre basilique.
19Sous l'épiscopat d'Augustin, Hippone fut le siège de trois conciles, en 393, 395, et 427. La personnalité d'Augustin était telle que le siège épiscopal d'Hippone peut être considéré, en cette fin du ive siècle, comme le centre de la pensée chrétienne occidentale. Mais déjà pèse une nouvelle menace : en 429 les Vandales de Genséric passent de Bétique en Afrique. En 430, ils sont sous les murs d'Hippone ; au mois d'août Augustin meurt à l'âge de 76 ans. La ville résiste encore une année entière avant de capituler. Elle ne fut pas détruite ni même pillée. Genséric en fit sa capitale jusqu'au moment où il s'empara, par surprise, de Carthage (octobre 439).
20De l'Hippone vandale, qui se perpétue dans les monuments de l'époque impériale, il subsiste peu de traces. Il n'y a guère de constructions attribuables à cette époque, on reconnaît plusieurs transformations dans quelques villas et monuments publics. L'art de la mosaïque subsiste et subsistera pendant le siècle de domination byzantine. L'épitaphe, datée de septembre 474, d'une certaine Hermengon, d'origine suève, épouse du Vandale Ingomar, prouve le maintien, à Hippone, d'une garnison ou du moins d'une présence physique des Vandales.
21Le déclin irrémédiable se poursuit sous les Byzantins, malgré les fortifications édifiées sur la colline. Puis ce ne sont que des bribes d'histoire qui nous sont rapportées, mêlées à des légendes, comme celle qui attribue au calife Othman la destruction de la ville romaine. En Noweiri nous apprend que de nombreux réfugiés vinrent s'établir à Hippone après la prise définitive de Carthage par les Arabes en 698 ; il faut donc penser que la ville avait encore une certaine importance pour accueillir ces malheureux. Deux siècles plus tard, le nom même de la ville semble près de disparaître. El Bekri ne connaît que la Medina Zaoui. A la fin du xe siècle, l'emplacement de la cité antique est définitivement abandonné, sans doute à la suite du déplacement du lit de la Seybouse. C'est donc une ville nouvelle (Bouna el Hadida) qui s'édifie à deux kilomètres plus au nord, sur le promontoire qui domine le port actuel. Cette agglomération, qui reçoit une enceinte en 1058, deviendra une place de commerce fréquentée par les Catalans et les Génois mais aussi un port de corsaires, surtout à l'époque turque.



Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire